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Kevin 2.0 et le détroit de Schrödinger…
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Kevin 2.0 et le détroit de Schrödinger…

Écrit par Florent WABONT
Publié le 27/04/2026

L’audition de Kevin Warsh devant la commission bancaire du Sénat la semaine dernière nous a livré plusieurs enseignements, et appelle plusieurs pistes de réflexion en matière de politique monétaire. En parallèle, le cessez-le-feu entre les Etats-Unis et l’Iran a été prolongé et les négociations se sont poursuivies, sans pour autant permettre au trafic maritime dans le détroit d’Ormuz de reprendre totalement. Dans le même temps, le rythme de publication des statistiques économiques ne s’est pas interrompu, et celles-ci nous permettent désormais de mesurer un peu plus finement les premiers effets du contexte géopolitique sur l’activité et l’inflation…

Une audition sous haute tension

Après avoir œuvré au Conseil économique national sous la présidence de George W. Bush, Kevin Warsh a siégé au comité de politique monétaire de la Fed de 2006 à 2011. Il a ensuite rejoint le family office du célèbre investisseur américain Stanley Druckenmiller. Le 30 janvier 2026, il a été nommé par Donald Trump pour succéder à Jerome Powell à la tête de la Fed. Cette nomination, soumise à la confirmation du Sénat américain, a fait l’objet d’une audition le 21 avril dernier, au cours de laquelle Kevin Warsh a pu exposer ses motivations ainsi que sa vision pour la Fed. Trois points clés ressortent selon nous de cette audition.

Premièrement, Kevin Warsh s’est montré très attaché à l’indépendance de la Fed, qu’il a implicitement liée à la maîtrise de l’inflation. À ce titre, l’échec de la Fed à atteindre sa cible d’inflation au cours de ces dernières années a été évoqué. Ce positionnement n’est ainsi pas sans rappeler ses prises de position tranchées lorsqu’il siégeait à la Fed de 2006 à 2011. Qualifié de faucon* durant cette période, il a notamment défendu la nécessité d’une remontée rapide des taux directeurs après la grande crise financière de 2008, dans le but d’éviter la matérialisation de pressions inflationnistes. Il s’était également montré critique à l’égard de l’augmentation de la taille du bilan de la Réserve fédérale (cf. politique d’assouplissement quantitatif).

Deuxièmement, Kevin Warsh entend mener une petite révolution au sein de la Fed, en adoptant de « nouveaux outils » et un « nouveau cadre », que ce soit au travers d’une éventuelle modification de la cible d’inflation ou encore en matière de communication. À cet égard, il considère les dots – prévisions anonymes du niveau des taux directeurs par chacun des membres de la Fed, y compris les non-votants – et la communication prospective (forward guidance) comme des outils inefficaces, susceptibles d’entretenir une forme de confusion et d’amener à de mauvaises décisions de politique monétaire. Il est vrai que les dots ont, ces dernières années, perdu en lisibilité en raison d’une trop grande dispersion ou d’une trop grande inertie d’une réunion à l’autre. Toutefois, Kevin Warsh n’a pas clairement défini ce nouveau cadre et s’est contenté d’entretenir le flou sur la possibilité d’augmenter le nombre de réunions, de limiter les prises de parole en dehors des réunions ou de redéfinir les contours de la traditionnelle conférence de presse post-réunion. Si l’on y décèle une intention légitime de questionner les méthodes de communication de la Fed, afin d’aller vers plus de réactivité et de flexibilité, il ne faudrait en revanche pas que cette remise en question entretienne de la confusion dans la confusion, au risque d’affaiblir la lisibilité de la politique monétaire. Un équilibre subtil devra donc être trouvé.

Enfin, s’agissant des accusations d’être la « marionnette de Donald Trump », dans le but de parvenir à faire baisser les taux d’intérêt, l’intéressé a répondu par la négative et a insisté sur sa probité. Toutefois, deux éléments ont particulièrement attiré notre attention. D’une part, Kevin Warsh a tempéré l’effet inflationniste des droits de douane, une thèse difficile à défendre, compte tenu des nombreux éléments chiffrés prouvant le contraire, dont une étude de la Fed (Detecting Tariff Effects on Consumer Prices in Real Time – Part II) mentionnée dans une de nos précédentes publications (ici). D’autre part, Kevin Warsh a tenu à mettre en exergue une mesure d’inflation – qui aurait semble-t-il sa préférence en matière de cible d’inflation – consistant à tronquer les variations « extrêmes » (les moins élevées comme les plus élevées) de l’indice des prix, afin de se concentrer sur la tendance centrale de la distribution. Cet indicateur fait partie d’une famille plus large de mesures visant à estimer la tendance de l’inflation à moyen terme, dépolluée des perturbations statistiques de court terme (i.e. l’inflation sous-jacente). Seulement, parmi ces mesures, celle citée par Kevin Warsh est la seule à s’inscrire dans une tendance baissière, ce qui amène à s’interroger sur la raison de ce choix. D’autant plus qu’une étude publiée par la Fed de Dallas (Skewness warrants caution as Trimmed Mean PCE inflation eases) aboutit à la conclusion d’un amoindrissement de la pertinence de cette mesure dans la configuration actuelle de la distribution de l’inflation. Rajoutons également l’absence de mention d’une réaccélération de l’inflation dans certaines autres catégories (comme illustré à nouveau ici). Ainsi, cela accentue l’ambiguïté entre un Kevin Warsh (appelons-le Kevin 1.0) critique des politiques monétaires non conventionnelles (assouplissement quantitatif) et déterminé à lutter contre l’inflation, et un autre (appelons-le Kevin 2.0) cherchant à justifier des baisses de taux.

Je te bloque, moi non plus

Le cessez-le-feu de deux semaines entre les États-Unis et l’Iran a été prolongé et les négociations se sont poursuivies avec difficulté. Bien qu’annoncée durant quelques heures, la réouverture du détroit d’Ormuz n’est toujours pas effective, à l’exception peut-être de quelques navires autorisés ou s’étant acquittés d’un droit de passage. Un blocage naval américain, en plus du blocage iranien, a également été mis en place. Tôt ce lundi matin, des rumeurs ont par ailleurs fait état d’une possible réouverture du détroit et de l’aboutissement des négociations. Ce point névralgique pour le passage des hydrocarbures produits dans la région, mais aussi de matières premières nécessaires à l’agriculture et à la production de semi-conducteurs notamment, continue ainsi de faire peser une épée de Damoclès sur l’économie mondiale.

Certes, la pression haussière sur les prix de l’énergie a légèrement diminué à la suite de l’annonce du cessez-le-feu et du début des négociations. Cependant, l’inflation a déjà augmenté un peu partout dans le monde, dans le sillage de l’augmentation des prix de l’énergie. À cela s’ajoute également le spectre d’une hausse des prix alimentaires, en lien avec les difficultés d’approvisionnement en engrais et fertilisants transitant par le détroit d’Ormuz, mais aussi avec l’aggravation de conditions climatiques indépendantes de ce conflit. En effet, le phénomène naturel de réchauffement des océans, appelé « El Niño », semble cette année entrer dans un régime dit de « Super El Niño », menaçant la qualité et la quantité des récoltes agricoles dans certaines régions du monde, et risquant par voie de conséquence d’entretenir ces pressions inflationnistes.

En parallèle, les indicateurs d’activité se sont affaiblis. Les premières données de l’enquête conjoncturelle PMI (Purchasing Managers Index) du mois d’avril ont notamment montré une baisse marquée de l’activité tant dans le secteur manufacturier que dans celui des services, couplée à une augmentation des délais de livraison et du coût des intrants. La répercussion de la hausse de ces coûts dans les prix de vente finaux reste cependant limitée à ce stade, tout particulièrement dans les services et laisse présager de la possibilité d’une compression des marges. Dans le même temps, les perspectives d’embauche se sont également détériorées, de même que la confiance des consommateurs, notamment en France. La situation est en revanche plus contrastée aux États-Unis, où le choc énergétique semble à ce stade un peu mieux absorbé par les entreprises américaines. Autant de sujets que les banques centrales, qui se réunissent à la fin du mois pour une grande partie d’entre elles, ne manqueront pas de saisir.

Concernant la BCE, nous n’anticipons aucun mouvement lors de la réunion du 30 mars, et nous continuons de conditionner nos prévisions à la réouverture du détroit d’Ormuz, à l’avancée des négociations, et aux craintes exprimées quant à la matérialisation éventuelle d’effets de second tour. Dans ce contexte, si l’option du statu quo prolongé conserve notre préférence, nous n’excluons pas la possibilité d’une, voire éventuellement de deux hausses de taux en 2026. Il conviendra de rester particulièrement attentifs aux mots employés par Christine Lagarde lors de la conférence de presse ainsi qu’à la qualification de l’environnement actuel au regard des trois scénarios dévoilés lors de la dernière réunion (central, défavorable et sévère). La situation n’ayant pas radicalement changé pour la Fed, l’absence de mouvement le 29 mars reste également l’issue la plus probable.

Sources

Source : Ecofi, au 27 avril 2026.
Les performances passées ne sont pas un indicateur fiable des performances futures. Document non contractuel. Les analyses et les opinions mentionnées
ci-dessus représentent le point de vue de l’auteur. Elles sont émises en date du 27 avril 2026 et sont susceptibles d’évoluer. Elles ne sauraient être interprétées comme possédant une quelconque valeur contractuelle. Ce document est produit à titre purement indicatif. Il constitue une présentation conçue et réalisée par Ecofi à partir de sources qu’elle estime fiables. Ecofi se réserve la possibilité de modifier les informations présentées dans ce document à tout moment et sans préavis. Il est produit à titre d’information uniquement et ne constitue pas une recommandation d’investissement personnalisée.

Florent WABONT

Économiste

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