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BCE : quelles perspectives après la hausse des taux ?

Écrit par Florent WABONT
Publié le 15/06/2026

"Les mots qu'on dit avec les taux"

La Banque centrale européenne a rehaussé ses taux directeurs de 0,25% lors de sa réunion du 11 juin, la première hausse depuis septembre 2023. Une décision largement anticipée mais néanmoins décriée, les mots employés pour sa justification ayant été, encore plus qu’à l’accoutumée, scrutés, disséqués et analysés. Un rappel, s’il en fallait encore, que les chocs d’offre émanant d’événements géopolitiques mettent les banques centrales face à un dilemme sans solution évidente. Dans ce contexte, quel regard porter sur cette réunion et quels scénarios dresser pour les prochains mois ?

A l’issue de sa réunion du 11 juin, la BCE a donc décidé de relever l’ensemble de ses taux directeurs de 0,25%. Ce mouvement de hausse situe le taux de facilité de dépôt à 2,25 %, le taux de refinancement à 2,40 % et le taux de prêt marginal à 2,65 %. La BCE a également mis à jour ses prévisions trimestrielles et s’attend désormais à une inflation totale de 3% en moyenne annuelle pour 2026 (en hausse de 0,4 % par rapport aux prévisions de mars 2026), de 2,3 % pour 2027 (+0,3 %) et de 2,1 % pour 2028 (+0,1 %). À horizon identique, l’inflation hors énergie et alimentation est quant à elle prévue à 2,5 % (+0,2 %), 2,5 % (+0,3 %) et 2,2 % (+0,1 %). Parallèlement, la croissance du PIB a été révisée à la baisse et est attendue à 0,8 % pour 2026 (-0,1 %), 1,2 % pour 2027 (-0,1 %) et 1,5 % pour 2028 (+0,1%). En plus de ces prévisions, trois scénarios alternatifs ont également été dévoilés. L’un envisageant une accalmie (milder scenario), avec des pressions inflationnistes plus faibles et moins diffuses, et deux autres, classés par intensité d’aggravation de la crise énergétique ont été mis à jour (adverse et severe).

Ecofi, Eurostat, Bloomberg. Dernières données mensuelles disponibles au 12/06/2026.

Sources

Ecofi, Eurostat, Bloomberg. Dernières données mensuelles disponibles au 12/06/2026.

La conférence de presse a par ailleurs été l’occasion de « justifier » cette hausse de taux. L’accroissement des pressions inflationnistes et l’allongement de la durée du conflit en Iran ont été identifiés comme les variables déterminantes dans cette prise de décision, qui s’inscrit dans une volonté de se conformer au mandat de stabilité des prix. Christine Lagarde a ensuite précisé que cette décision avait été prise à l’unanimité, mais aussi que celle-ci se veut « robuste » dans l’ensemble des scénarios envisagés (central, milder, severe et adverse). Elle s’est également défendue de procéder à une hausse de taux nécessaire et non pas « assurantielle » ou préventive, balayant ainsi implicitement les critiques émanant de plusieurs commentateurs et économistes mettant en garde contre une erreur de politique monétaire. Concernant les risques pesant sur l’activité économique, Christine Lagarde ne considère pas la croissance économique comme « sérieusement menacée ». Dans le communiqué de presse, les taux directeurs sont jugés « bien positionnés » pour faire face à la situation. Enfin, la BCE ne s’impose aucun « chemin prédéterminé » et reste « dépendante des données » futures ainsi que de l’évolution du conflit.

Dès lors, quels scénarios dresser pour les prochains mois ?

Pour répondre à cette question, il convient de s’en poser au moins trois autres.

1. La fonction de réaction de la BCE a-t-elle évolué ?

En comparaison des réunions de mars et avril, la position consistant à regarder « au travers » de ce choc a été abandonnée, ce qui représente un changement d’attitude en soi. Nous n’irons pas jusqu’à déterminer s’il s’agit ou non d’une hausse de taux préventive, mais le simple fait de s’en défendre n’aide pas à « apaiser » les critiques. Cela semble également indiquer que la BCE pourrait être prête à poursuivre le mouvement. A ce stade, nous considérons toutefois qu’il s’agit d’un ajustement de politique monétaire visant à répondre à la hausse de l’inflation et contrer la matérialisation éventuelle d’effets de second tour. Les pressions inflationnistes énergétiques liées à la guerre en Iran semblent cependant avoir atteint leur pic, et il convient de noter à ce titre que les hypothèses retenues pour l’élaboration des scénarios et des projections économiques ont été arrêtées au 21 mai. Or, les prix du pétrole se sont détendus, notamment depuis l’annonce d’un accord imminent entre les Etats-Unis et l’Iran. Cette détente s’explique également par les mesures d’adaptation des raffineurs, la chute des importations de pétrole en Chine, le déblocage des réserves stratégiques ou encore des tankers de plus en nombreux passant en dehors des radars. La transmission de ce choc énergétique aux autres composantes de l’inflation, susceptible de s’observer avec retard, demeure l’enjeu central. Au-delà des effets mécaniques habituels aux sous-catégories environnantes (comme sur les billets d’avion…), une transmission plus diffuse reste pour l’instant difficile à percevoir avec assurance. La BCE, tout comme les investisseurs, reste donc dépendante des données ainsi que des impondérables que représentent la durée du conflit, son intensité et l’issue des négociations (un accord devant être signé prochainement).

2. Quid de l'activité économique ?

La réponse à cette question se veut complémentaire à l’analyse des pressions inflationnistes. La plupart des indicateurs avancés de l’activité pointent vers l’amorce d’une phase de ralentissement, qui tranche avec la réaccélération du cycle observée depuis le dernier trimestre 2025. Après -0,2% au 1er trimestre (une contraction principalement due à une baisse des investissements en Irlande) et selon les dernières données disponibles, la croissance du PIB de la zone Euro pour le deuxième trimestre devrait avoisiner 0%, voire être légèrement négative. Dans le cas où ce choc venait à s’estomper, via une stabilisation ou une baisse des prix de l’énergie (comme cela semble être le cas actuellement, les prix du pétrole gravitant désormais bien en-dessous de 90$ depuis plusieurs jours), le cycle pourrait reprendre progressivement et la croissance de la zone Euro pourrait se situer un peu en-dessous de son potentiel pour 2026. Ce frein sur la croissance et l’emploi tempèrerait par la même occasion la probabilité d’effets de second tour.

Ecofi, European Commission, Economic Sentiment Indicator (ESI), Employment Expectations Index (EEI). L'indice du sentiment économique en zone Euro est une moyenne pondérée agrégeant les résultats de l'enquête menée par la Commission européenne et mesurant la confiance des entreprises du secteur industriel (40% du poids de l'indice), de celui de la construction (5%), des services (30%), de la distribution (5%) ainsi que le moral du consommateur européen (20%). Les séries sont représentées en moyenne glissante sur trois mois. Le trait en pointillés correspond à la moyenne de long terme. Dernières données mensuelles disponibles au 12/06/2026.

Sources

Ecofi, European Commission, Economic Sentiment Indicator (ESI), Employment Expectations Index (EEI). L'indice du sentiment économique en zone Euro est une moyenne pondérée agrégeant les résultats de l'enquête menée par la Commission européenne et mesurant la confiance des entreprises du secteur industriel (40% du poids de l'indice), de celui de la construction (5%), des services (30%), de la distribution (5%) ainsi que le moral du consommateur européen (20%). Les séries sont représentées en moyenne glissante sur trois mois. Le trait en pointillés correspond à la moyenne de long terme. Dernières données mensuelles disponibles au 12/06/2026.

En outre, les conditions initiales de l’économie lors de la survenue du choc énergétique, à savoir une inflation proche de 2% couplée à un début de reprise cyclique et l’absence de tension sur le marché du travail, ne plaident pas non plus en faveur de la matérialisation d’effets de second tour.

3. Quelles sont les marges de manœuvre de la BCE ?

Le niveau actuel du taux de facilité de dépôt (2,25%) se trouve dans l’intervalle d’estimation du taux neutre – celui qui n’accélère ni ne freine l’économie –, compris entre ~1,75% et 2,5%. Par conséquent, de faibles mouvements à partir de ce niveau n’amèneraient les taux directeurs qu’aux environs de la borne haute de cette estimation, sans leur conférer un caractère restrictif pour l’économie. La notion d’ajustement de politique monétaire pour qualifier ce mouvement de hausse de taux prend ici tout son sens. Par ce prisme, il est également possible d’envisager que la BCE restera prudente pour baisser les taux ensuite, dans le cas où l’inflation reste proche de la cible et si l’économie repart. Si en revanche, le choc énergétique s’aggravait ou si des effets de second tour se matérialisaient, la BCE pourrait être amenée à rehausser ses taux au-delà de ce seuil de 2,50%.

En conclusion, nous restons orientés sur un scénario de deux hausses de taux au maximum sur l’ensemble de l’année 2026. Nous considérons néanmoins que la réunion du mois de juillet sera propice à l’observation d’une pause, dont la probabilité d’occurrence ressort par ailleurs renforcée par la baisse des prix du pétrole. Le prochain mouvement de hausse pourrait ensuite intervenir en septembre, date à laquelle les données susceptibles de mettre plus clairement en évidence les risques d’effets de second tour et de transmission du choc énergétique à l'inflation hors énergie et alimentation seront plus nombreuses. Compte tenu de l’imminence d’un accord entre les Etats-Unis et l’Iran et de la possible réouverture complète du détroit d’Ormuz, la perspective d’une hausse de taux unique s’en voit également renforcée.

Florent WABONT

Économiste

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